La Maison sans neige sur le toit… Conte de Noêl.

23 déc
2011

Loin d’ici, très loin d’ici, dans une contrée où seul souffle le vent d’hiver, ou seuls les flocons  remplacent les feuilles aux branches des arbres, un village d’à peine quelques maisons reposait sur la plaine enneigée. Mais

 de ces maisons, une avait la particularité de n’avoir jamais de neige sur son toit. Pourtant rien ne la différenciait des autres demeures au toit recouvert d’un manteau blanc. Là où l’hiver durait toute l’année, on aurait pu croire que le temps s’en tenait encore au printemps lorsque l’on approchait la maison. Pourtant, comme pour les autres, l’hiver froid et rigoureux se sentait aux odeurs de bois brulé qui s’échappaient de la cheminée. Mais elle n’avait pas de neige sur son toit. Elle était habitée par un vieil homme que personne ne connaissait plus pour ne plus l’avoir vu dans les rues depuis des années. Les vieux se souvenaient encore de lui mais jamais n’en parlaient. Quant aux jeunes ils ne posaient plus de questions, sachant que les anciens leur répondraient évasivement sans jamais s’apesantir. Pourtant l’homme qui vivait là, dans cette maison sans neige n’était pas n’importe qui. Il fut un temps pas si éloigné que cela où tout le monde le respectait, un temps où tout le monde le saluait dès qu’il apparaissait sur le perron de sa demeure. Puis un jour plus rien…

….

- Papa, osa doucement l’enfant, je peux sortir de table, s’il te plait?

« As-tu fini ta soupe fiston » lui répondit le père.

L’enfant regarda son bol et sanglota. Le bol n’était pas vide. Il n’aimait pas cette soupe. Une soupe servie sans amour par un père qui ne l’avait plus appelé par son prénom depuis des semaines, des mois, se contentant de l’appeler « fiston ».

« Finis ta soupe et tu pourras sortir de table. En attendant, laisses moi tranquille ».

Le ton du père n’appelait aucune objection et l’enfant s’en serait bien gardé de toute façon. Il jeta un coup d’oeil par la fenêtre. La neige tombait à gros flocons sur le village. Sur le village mais pas sur la maison d’en face, celle du vieux monsieur. De cette maison l’enfant ne connaissait que le contour d’une barrière de bois vermoulu et  ce petit portail en fer qu’il s’était promis de pousser un jour. Ce jour était venu. Il lui fallait quitter la table. Mais pour quitter la table, il lui fallait finir son bol de soupe. Une soupe qu’il n’aimait pas.

« Manges au lieu de bailler aux corneilles » lui lança le père, « et depêches-toi que je puisse me reposer ».

L’enfant jeta un dernier coup d’oeil vers la maison sans neige et se saisit alors du bol. Entre deux hoquets et quelques hauts-le-coeur, les larmes aux yeux, il finit son bol. Son père se leva et prit possession de son fauteuil au tissu jaunissant sur lequel, l’enfant le savait, il n’allait pas tarder à s’endormir. Il fallait que le père s’endorme. Alors l’enfant pourrait sortir à la nuit tombée et se diriger vers la maison sans neige sur le toit. Là-bas, il pousserait le portail de fer et entrerait là où personne n’osait plus s’aventurer depuis des lustres. l’enfant voulait savoir qui était ce vieil homme. Ce qu’il avait entendu des gens du village ne l’avait jamais convaincu. Il voulait savoir et il saurait.

… Les étoiles brillaient dans le ciel et le vent soufflait. La neige tombait à gros flocons et l’enfant entendait les ronflements du père. L’enfant se tenait là, assis à la table, une main sur le bol, vide à présent, l’autre tapant nerveusement sa cuisse. Il devait savoir, et c’était ce soir. Demain il serait trop tard….

L’enfant savait cela. C’était ce soir ou jamais. Le père dormait à poings fermés et rien n’aurait pu le réveiller. L’enfant n’avait guère de souvenir d’une présence féminine à leurs côtés. Peut-être un visage trop flou pour vraiment le reconnaître s’il devait le voir à nouveau. Pourtant au fond de lui, il savait qu’une femme avait habité avec eux. Sa mère peut-être mais l’enfant n’en était pas certain…

…Solange, elle s’appelait Solange, avait quitté le village un soir de décembre. Pour tout bagage, un simple baluchon dans lequel elle avait enfermé quelques effets et une photo en noir et blanc.  Elle avait longtemps pleuré, trop longtemps. Non pas de partir mais de laisser derrière elle ce qu’elle croyait la rendre heureuse. Une maison, un mari, un enfant. Solange avait eu du mal à prendre sa décision mais les brulures sur sa peau lui faisaient encore mal au jour d’aujourd’hui…

- Solange, feignasse, bouge et depêche-toi de me servir la soupe! Et Solange apeurée de faire au plus vite. Mais ce n’était jamais assez vite.

Alors les coups tombaient, sans répit, régulièrement, méthodiquement. Solange se recroquevillait dans un angle de la pièce d’où le mari l’arrachait pour mieux pouvoir la cingler de sa ceinture de cuir qu’il retirait alors. Et celui qu’elle avait aimé du premier regard la frappait jusqu’à l’épuisement. Solange pleurait sans crier. Elle ne voulait pas effrayer l’enfant qui dormait. Du moins le croyait-elle. Parce que l’enfant ne dormait plus depuis des jours, des semaines, des mois.

Un soir, alors qu’il s’était réveillé en sursaut, il avait quitté son lit douillet pour se réfugier dans la chambre des parents. Ce soir là, l’enfant avait tout vu et entendu. Les coups qui pleuvaient sur sa mère et les insultes qui fusaient. L’enfant marchait à peine. Mais cela Solange ne l’avait jamais su.

Un soir, après avoir attendu que l’homme s’endorme dans son fauteuil pas encore jauni, elle avait quitté la maison. L’enfant ne s’en souvenait pas ou ne voulait plus s’en souvenir. Et de ce soir-là, la neige avait cessé de tomber sur la maison d’en face, celle au toit sans neige. Celle-là même que l’enfant voulait pénétrer pour savoir et apprendre. Pour se souvenir peut-être aussi. Sans doute.

L’enfant cessa de tapoter sa cuisse et s’approcha de son père endormi. La bouche grande ouverte laissant échapper une haleine fétide, le père dormait. L’enfant s’approcha alors de la porte et sans se retourner tourna la poignée. Ouvrant la porte, celle-ci n’émit qu’un geignement à peine perceptible mais l’enfant eut l’impression que le ciel allait lui tomber sur la tête. Ce bruit que personne n’aurait pu entendre, l’enfant le perçut comme un coup de tonnerre qui le laissa figé. Les secondes qui passèrent lui parurent des siècles. Puis il sortit dans la nuit tombée. La neige recouvrait de son blanc manteau, blanc linceul l’allée qui s’ouvrait devant lui.

Les branches des arbres pliaient sous le poids de la neige et au loin le souffle du vent chantait. Devant lui, plus grande qu’il n’aurait cru se trouvait la maison où vivait le vieux monsieur que plus personne ne voyait. Et s’il était là, s’il le voyait, s’il l’entendait, s’il savait ce que l’enfant avait l’intention de faire, quelle serait sa réaction. Quelle excuse l’enfant pourrait-il trouver pour expliquer sa présence dans le jardin et peut-être dans la maison, plus tard?

L’enfant voulait savoir. Et il saurait. Dès le début du mois de décembre, tous avaient enguirlandé leur maison, décoré le sapin et illuminé les fenêtres par habitude. Tous, sauf le vieux monsieur. Pourquoi Noêl semblait-il ne pas exister pour lui?

L’enfant pénétra dans l’allée. la porte était restée entrebaillée. L’enfant craignait de devoir rentrer chez lui précipitamment. Il l’avait laissée entrouverte volontairement au risque que le froid de l’hiver ne vienne perturber le sommeil du père.  Au-dehors, rien ne bougeait, plus rien ne vivait. L’enfant était seul face à la maison au toit sans neige. Et le père dormait.

Le silence ne résonnait que des pas s’enfonçant dans la neige. L’enfant était à quelques mètres du portail qu’il savait devoir pousser. Ce qu’il allait faire. Il ne pouvait plus reculer désormais.

L’enfant s’aventura plus avant sur la route totalement immaculée à cette heure. Aucun véhicule n’avait souillé la neige. Il faut dire que pas un véhicule ne venait jamais salir les routes du village. L’enfant n’avait jamais su pourquoi. Il n’était plus désormais qu’à quelques mètres du portail de fer qu’il allait ouvrir. Pas un bruit hors le crissement de ses pas sur la neige. Chose étonnante, s’il avait pris la peine de se retourner il se serait aperçu que la neige recouvrait aussitôt la trace de ses pas. L’enfant était seul dans la nuit et le vent qui chantait dans les branches des arbres alentours.

Il respira fort et posa la main sur le portail. Il y était. Enfin. Il savait de pas devoir faire marche arrière. Prenant alors son courage à deux mains, il poussa le portail. Pas un bruit, pas même le chuintement de l’huis. Il s’avança plus encore sans se rendre compte que ses pas crissaient non plus sur la neige mais sur les gravillons colorés de l’allée qui le portait vers la porte de la demeure du vieux monsieur. Il n’y avait plus de neige. Une pelouse verdoyante, une allée multicolore. L’enfant ouvrait grand les yeux. De chez lui, il n’avait toujours vu que du gris. De chez lui et d’ailleurs. Tous au village n’avaient toujours vu depuis des années que du gris. Là, les couleurs explosaient. L’enfant respira à nouveau grandement et son pas s’accéléra. Il ne songeait même plus au vieil homme qui peut-être l’observait derrière les rideaux de la maisonnée. Peu lui importait. Tout son corps était tendu vers la demeure. Enfin, il allait savoir ce que tous au village n’osait dire ou cachait.

L’énorme porte devant lui semblait l’appeler. Il s’en approcha et alors qu’il cherchait une poignée, elle s’ouvrit comme si elle savait qu’il était là. L’enfant hésita encore et se retourna. Il ne vit rien d’autre que l’allée et la pelouse. Aussi loin que son regard se portait, il ne voyait plus qu’une allée et une pelouse.

- Entres Benjamin, entres! L’enfant se mit à trembler de tous ses os. Il y avait quelqu’un. Quelqu’un qu’il ne voyait pas mais qui l’attendait.

- Entres, n’aies pas peur!

Benjamin! Quelqu’un l’avait appelé Benjamin. C’était son prénom mais il ne l’avait plus entendu depuis que sa mère avait quitté le domicile, depuis que son père l’appelait « fiston ». C’était il y a déjà tant d’années. Depuis le temps où le mot « amour » ne signifiait plus rien pour lui parce que d’amour il n’en connaissait plus.

Benjamin entra dans la maison. Devant lui au fond d’une pièce immense trônait une cheminée dans laquelle brûlait un gigantesque feu. Il leva les yeux vers le plafond qui lui sembla hors de portée tant il était haut. Mais ce qui le frappait le plus étaient toutes ces couleurs qui se mêlaient les unes aux autres. Des couleurs chatoyantes partout sur les murs et le sol. Un sol de carrelage chaud lui aussi. Benjamin avait chaud et ce n’était pas simplement le feu de la cheminée. Il y avait quelque chose en plus.

Au milieu de la pièce il y avait une table recouverte de branches et de feuilles vertes sur lesquels se dressait un repas de Fête. Fruits, viande, poissons, légumes, chocolats et gâteaux se partageaient l’espace. Pichets à la dorure rutilante remplis de jus de fruits posés çà et là lui tendaient les bras. Lui qui avait si souvent eu faim et ne se nourrissait que de soupe, une soupe qui lui faisait monter le coeur.

« Il y a quelqu’un? osa-til.

-Assieds-toi et manges, tu en as bien besoin après ce si long voyage s’entendit-il répondre.

Benjamin s’approcha de la table et prit place sur l’un des longs bancs de bois qui l’entouraient. Il se servit alors à boire et sans trop y réfléchir se mit à attraper tout ce qui se trouvait à sa portée. Il ne mangeait pas pas, il dévorait. Un grand rire se fit entendre, un rire venu d’ailleurs, d’une voix grave, profonde mais amicale.

« Prends ton temps mon garçon, tu as tout le temps maintenant. »

Benjamin ralentit sa course aux denrées si appétissantes et reprenant des couleurs se mit à manger calmement, prenant le soin de savourer chaque bouchée…

Repu, l’enfant eut tout de même du mal à s’extirper de son banc et il attendit là, les bras ballants que la voix se manifeste à nouveau. Il n’eut pas longtemps à attendre.

« Viens prendre place face à moi Benjamin, viens t’asseoir dans le fauteuil »

-Je ne vous vois pas- répondit alors l’enfant d’une voix peureuse.

« Viens t’asseoir et alors tu me verras » lui souffla la voix.

Benjamin prit place dans l’imposant fauteuil rouge et blanc et il vit. Ce qu’il voyait lui paraissait impossible. Il devait encore dormir là-bas de l’autre côté de la rue auprès de son père. L’homme qui se tenait assis lui aussi dans un fauteuil plus majestueux encore était revêtu d’un long manteau rouge, portant des gants blancs, une barbe blanche comme la neige reposant sur sa poitrine qui se gonflait et se dégonflait à chaque respiration. Les jambes tendues pieds croisés, bottées de cuir noir, l’homme l’observait en souriant. Benjamin, lui, n’en croyait pas ses yeux.

Alors l’homme lui parla:

« Oui, Benjamin, je suis celui que tu crois. Ou plutôt celui en lequel tu ne croyais plus. je suis ce vieux monsieur que tout le monde attendait pendant des semaines, des mois et qui ne leur rendait visite qu’une fois l’An. Les années ont passé et les hommes ont cessé de croire en moi. J’ai vu ce que les hommes ont fait et j’ai un jour décidé qu’ils ne me méritaient plus. »

Benjamin restait figé. Une larme coula sur sa joue. Il faisait bon dans la demeure et le vieux monsieur dont il voulait percer le secret se tenait là devant lui, souriant et lui parlant.

« Vois-tu Benjamin, il y a tant d’années que j’attends cela et c’est toi qui est venu. A vouloir percer le secret de ma maison tu as été le seul. Les autres se sont habitués avec le temps et n’ont plus tenté de comprendre ou savoir pourquoi seul cet endroit ne connaissait plus la neige. Pourquoi seule cette demeure restait grise toute l’année. Toi, tu es allé au-delà des préjugés, au-delà des on-dits. Tu as voulu savoir par toi-même. Et tu es venu faisant fi des recommandation de ceux qui ne veulent pas voir leur vie bouleversée dans ses habitudes. Tu as pris sur toi de chercher à comprendre, à savoir. Tu es venu à moi. »

L’homme se leva et prit la main de Benjamin.

  »Viens, il faut que tu rencontres quelqu’un »

Benjamin suivit le vieil homme qui le conduisit dans une pièce proche. Le vieil homme en ouvrit la porte et Benjamin se mit à pleurer. Devant lui, assise sur le bord du lit se tenait Solange.

« Benjamin, poursuivit le vieil homme, voilà ta maman. Toutes ces années tu n’as jamais perdu espoir de la revoir. Toutes ces années, elle se tenait près de toi. Tu n’as cessé de la vouloir, de lui parler dans tes sommeils les plus profonds. Tu n’as cessé de l’aimer. Tu n’as cessé d’aimer. »

Benjamin s’arracha du vieil homme et se précipita vers sa mère. Le vieil homme poursuivit:

« Tout ce que tu as pu supporter que tu ne croyais pas pouvoir surmonter, tu l’as cependant fait par amour pour cette femme dont le visage te semblait parfois trop flou. Mais elle était là. Tu a su garder l’amour en toi et croire. Il n’y a pas d’âge pour croire, Benjamin. Joyeux Noêl! »

Benjamin sourit et plongeant son regard dans celui du vieil homme lui répondit:

- Joyeux Noêl à toi aussi Père Noêl.

Le vieil homme, tout vêtu de rouge se dirigea vers la porte qu’il ouvrit avant de sortir laissant ensemble mère et fils. Il savait que cette nuit serait la plus douce. Là sur le perron de la maison, il siffla par trois fois. Venus de nulle part se dirigèrent vers l’homme huit rennes parés pour le grand voyage. Benjamin venait de réconcilier le Père Noêl avec le reste du Monde. Cette nuit il y aurait un Noêl, pour tous, même ceux qui ne le méritaient pas. Mais pour combien de temps? Personne ne le savait.

Benjamin et sa mère, main dans la main se tenaient à la fenêtre. Au-delà du portail et de la clotûre de bois, il n’y avait rien que la neige recouvrant la plaine. Pas une maison, pas une route. Ils étaient seuls avec leur bonheur retrouvé. Et la neige se mit à tomber à gros flocons sur la maison du vieux monsieur.

Joyeux Noêl à tous.

 

 

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